AGRICULTURES ET ALIMENTATIONS DANS UN MONDE GLOBALISÉ

21-28 septembre 2011, Cerisy-la-Salle
Colloque sous la direction de Patrick CARON (Cirad), Bertrand HERVIEU (Ministère de l’Agriculture), Bernard HUBERT (Inra et Agropolis International).

Des mondes agricoles en transformation

Les mondes agricoles sont agités de transformations et de mouvements impensés jusqu’à maintenant, tout marqués que nous étions par la problématique de la fin des paysans. Or nous constatons non seulement une croissance en valeur absolue du nombre de paysans à la surface de la terre, mais aussi l’émergence de formes nouvelles et non familiales de l’organisation de la production en agriculture en même temps que se diversifient et persistent les formes familiales. Il y a bien un enjeu à penser la fragmentation amplifiée des paysanneries du monde au moment où se dessine un paradoxe au terme duquel se dégagerait un scénario d’un monde sans paysans qui pourrait théoriquement produire la quantité suffisante de matières premières pour nourrir les villes coexistant avec des paysans sans terre et sans marché condamnés à la paupérisation et à la famine. La question agricole pose celle d’une mondialisation qui pour se déployer a besoin de toute la planète, mais non point de toutes les sociétés. Comment penser et gérer la différenciation et la segmentation croissantes des modes de production en agriculture au regard d’attendus planétaires, et en particulier ceux de la sécurité alimentaire mondiale ?

Le colloque “Agricultures et alimentations dans un monde globalisé” (Cerisy-la-Salle, 22-28 septembre 2011), coorganisé par le Cirad et l’Inra, avec le soutien du conseil régional de Basse-Normandie et du ministère de la Culture et de la Communication, s’était donné pour objectif d’illustrer et d’interpréter ces recompositions et les mouvements qui les annoncent et qui les accompagnent.

Il s’est inscrit dans le prolongement d’une réflexion initiée quatre ans plus tôt à Cerisy, sur les évolutions de l’agriculture en France. Coordonné notamment par Bertrand Hervieu et Bernard Hubert, ce séminaire avait abouti, schématiquement, à la conclusion suivante : dans le système actuel de mondialisation de l’agriculture et de l’alimentation, on ne peut comprendre ce qu’il se passe ici, sans saisir ce qu’il se passe ailleurs (Colloque publié sous le titre “Sciences en campagne. Regards croisés, passés et à venir”.–Editions de l'Aube, 2009). De là, la volonté d’organiser, avec le Cirad, un vaste colloque sur le thème “ Agricultures et alimentations dans un monde globalisé ” et de repartir du constat alors posé, celui de la difficulté d’appréhender les bouleversements actuels. En effet, les catégories d’analyse habituellement mobilisées par la recherche ne sont plus opérationnelles ni pertinentes pour rendre compte des grandes évolutions du monde, tant d’un point de vue statistique – pour appréhender la diversité des formes d’organisation de l’agriculture – que politique, pour concevoir des plans d’action. Or, peut-être faut-il le rappeler, l’une des fonctions de la recherche est justement d’éclairer les transformations des situations. Ainsi, l’enjeu est de saisir, d’une part, les forces qui traversent le monde et affectent les paysanneries, d’autre part, la diversité des mouvements et des bouleversements observés ici ou là. Le monde est considéré dans une double perspective : celle d’un monde global connaissant aujourd’hui une intensification des liens et des flux et se révélant de ce fait force de transformation ; celle de mondes distincts et, en particulier, de mondes agricoles connaissant chacun des destinées spécifiques.

Réunissant près de 90 participants d’horizons très variés, il a été organisé selon trois temps.

  • Le temps de la qualification : sortir de l’évidence, via l’illustration et la caractérisation des transformations observées dans différents pays et sur différents continents ; les visages pris par les paysanneries sont décrits en pointant les ruptures éventuelles dans les formes d’organisation et en s’extrayant, à ce titre, de l’évidence construite et promue, au cours du siècle dernier en France, d’une agriculture familiale comme modèle ; une attention particulière a été portée aux formes de salariat et de néoservage ; les cas ont été choisis en lien avec l’Observatoire des agricultures du monde (OAM ), en prenant garde de ne pas se limiter aux cas des pays des Suds et en opérant un “tour de plaine”.

  • Le temps de l’analyse et de la prospective : saisir les forces et formes qui se dessinent, en particulier l’après-réforme agraire, la décollectivisation et la décolonisation, les nouveaux enjeux en termes de sécurité alimentaire, d’alimentation et de nutrition, en misant sur une approche comparatiste.

  • Le temps de l’interprétation : au-delà des descriptions et approches statiques, saisir ce qui se disqualifie et se requalifie en caractérisant (pas uniquement dans les mondes agricoles) les processus d’innovation, de différenciation et d’exclusion et en identifiant les niveaux et formes d’organisation, de différenciation et de segmentation qui font sens.

Six entrées ont été privilégiées pour saisir et interpréter les transformations locales : l’exploitation agricole (ou la forme appropriée d’organisation sociale et économique de la production), le marché, le territoire, les formes d’organisation professionnelle collectives, la technique, le lien à l’alimentation.

Les formes d’intervention ont comporté des exposés de cadrage et d’autres illustratifs conçus de manière complémentaire par des chercheurs ou des acteurs des sphères agricoles, des exposés de jeunes chercheurs pour susciter une confrontation intergénérationnelle ainsi que l’organisation à Saint-Lô le 24 septembre, en présence d’un panel de personnalités politiques nationales et régionales, d’une controverse publique entre deux personnalités internationales :

  • Carl Hausmann, management director de la multinationale agroalimentaire Bunge et membre du conseil d’administration du Consortium des centres de recherche agronomique internationaux (CGIAR ) ;

  • Hans Herren du Millennium Institute, qui fut le vice-président de l’IAASTD .

Les débats ont montré combien les modèles et les conceptions sur lesquels s’appuyaient hier la recherche comme les politiques publiques se trouvaient bousculés, voire inopérants. Pour penser les actions publiques de demain, il convient dès lors de provoquer une mise à plat. Les transformations en cours dans les mondes de l’agriculture et de l’alimentation nous paraissent exemplaires des changements économiques, sociaux et environnementaux qui traversent nos sociétés. Elles mobilisent en effet discours politiques et promesses technologiques, dans un enchevêtrement entre production de connaissances scientifiques et énonciation de considérations idéologiques. Entre interpellation sur la sécurité alimentaire mondiale dans la perspective des décennies à venir, montées en puissance des préoccupations environnementales et souci croissant des conséquences des comportements alimentaires sur la nutrition et la santé, faits et valeurs se mêlent ainsi dans l’élaboration du nouveau paysage de la production agricole mondiale. Le “tour de plaine” a permis d’identifier les spécificités propres à chaque pays ou groupe de pays, comme les convergences entre eux, mais aussi de montrer que certains modèles reposaient sur des idéotypes caricaturés. D’une part, la réalité est bien plus diverse et complexe qu’il n’y paraît ; d’autre part, les oppositions anciennes ne permettent pas de répondre aux questions du moment. Or, qualifier est un acte politique. On ne peut pas se défaire de cette dialectique entre l’acte de nommer les choses et la mise en politique des choses nommées. Et face à la complexité du réel, l’enjeu se pose d’apprendre à reconnaître et à gérer la diversité, en termes politiques notamment. Et non plus promouvoir ou ne reconnaître qu’un seul et même modèle. Cela suppose d’appréhender les recompositions à l’œuvre et de saisir les complémentarités. Le développement économique et social, l’aménagement du territoire, l’ingénierie écologique sont autant de domaines pour lesquels la diversité des formes de production constitue un sérieux atout. Dans ce contexte, l’acte politique doit permettre “d’encadrer” la diversité afin qu’elle exprime tout son potentiel de richesses. La question de la gestion de la diversité par l’action publique et, de fait, par les politiques publiques et les politiques agricoles, est l’une des conclusions du “tour de plaine”.

Cinq pistes ont été esquissées à l’issue de ces journées.

1- La première a pour objectif une meilleure compréhension des processus de globalisation. Quels sont les facteurs qui les génèrent ? Comment mieux repérer ou encore réguler ces phénomènes ? Quelles sont leurs conséquences et leurs déclinaisons locales – les processus ne se traduisent pas du tout de la même manière d’un lieu à l’autre... Telles sont quelques-unes des questions qui se posent.

2- La deuxième piste concerne le débat portant sur la “ relocalisation ” des productions et, en particulier, la mobilisation de la notion de terroir. Le territoire apparaît bien comme une institution à part entière capable de participer à la refondation de l’action publique, d’opérer un lien entre les dynamiques d’actions collectives et la formulation des politiques publiques. Les démarches de labellisation et les formes de commercialisation de proximité l’illustrent.

3- Troisième piste : comment peut-on, dans ce contexte, repenser l’acte technique ? Celui-ci ne doit pas se limiter à la production de technologies destinées à innover ; il doit intégrer des dimensions éthiques et les dimensions sociétales du changement technique.

4- Le quatrième axe porte sur les recompositions des formes d’organisation de la production et les difficultés de qualifier celles-ci, avec un intérêt particulier pour le débat sur les évolutions différenciées des agricultures familiales.

5- Comme dernière piste, il s’agit de questionner le lien entre l’agriculture et l’alimentation. D’un côté, on observe une dissociation entre les deux. Du fait de l’urbanisation de nos sociétés et de l’allongement des chaînes alimentaires, certains enfants ne font plus le lien entre la matière première brute – un poulet, un poisson – et le produit qu’ils ont dans l’assiette. De l’autre, le destin de l’agriculture est lié à celui de l’alimentation. On ne peut, à cet égard, penser le devenir de la première sans intégrer les évolutions de la seconde.

A l’issue de ces journées, nous nous sommes d’ailleurs rendu compte à quel point nous avions systématiquement pris comme porte d’entrée l’agriculture et non l’alimentation, malgré l’intitulé “Agricultures et alimentations dans un monde globalisé”. Il nous semble dès lors pertinent de mieux interroger les interactions entre ces deux domaines.


Le colloque a fait l’objet de deux numéros de la revue études Rurales (n°190/191, “Les agricultures de firme”), mais nous avons souhaité présenter ici quatre textes donnant à voir une synthèse des grandes questions traitées au cours de ce colloque, en permettant au lecteur intéressé de retrouver l’intégralité des interventions susceptibles de l’intéresser (enregistrement oral et diaporama) sur les sites web du Cirad (cerisy2011.cirad.fr) et d’Agropolis International (www.cerisy2011.agropolis.fr). Chacun de ces textes indique ainsi quelles sont les interventions les plus significatives qui ont inspiré les synthèses présentées dans les pages qui suivent.

En outre, lors du colloque, nous avons demandé à Ward Anseeuw (Cirad), Pierre-Marie Bosc (Cirad), François Casabianca (Inra), Benoît Daviron (Cirad), Jean-Luc François (AFD), Jean-Jacques Gabas (Université Paris-Sud, Cirad), Marc Mormont (Université de Liège), Eduardo Moyano (CSIC, Espagne), Michel Petit (IAMM) et Éric Sabourin (Cirad) d’apporter leur éclairage sur les questions évoquées. Le lecteur pourra également trouver ces éclairages sur les sites web indiqués ci-dessus.

Imprimez et téléchargez cet article

Natures Sciences Sociétés,21,1 53-55 (2013)
DOI http://dx.doi.org/10.1051/nss/2013081 - Publié en ligne 30 Juillet 2013


Écoutez les remarques conclusives des co-organisateurs du colloque

Patrick Caron, Cirad


 [Ecouter | Pause | Arrêt | Nom de l'intervenant (Le temps |la durée de l'enregistrement) ]


Bertrand Hervieu, Ministère de l’Agriculture



Bernard Hubert, Agropolis International

 

Intervenants cités

Cliquez sur le nom de l'intervenant pour écouter et consulter sa présentation

HAUSMANN Carl, Bunge, Saint-Louis, Missouri : Le défi d’aujourd’hui: Pourquoi nourrir l’humanité va nous conduire à trouver un équilibre optimal entre les ressources naturelles et les besoins humains ?

ANSEEUW Ward, Cirad : Quelques éléments de discussion sur le foncier et les dynamiques foncières

BOSC Pierre-Marie, Cirad : Transformations structurelles de l’agriculture : quelques remarques pour lancer le débat 

CASABIANCA François, Inra : Quelques éléments de débat sur les Amap

DAVIRON Benoît, Cirad : Autour de 4 processus de transformations majeures de l’agriculture et de l’alimentation dans le monde (discussion)

FRANÇOIS Jean-Luc, AFD : Les politiques publiques, du point de vue de l’Afrique (discussion)

GABAS Jean-Jacques, Université Paris-Sud, Cirad : Groupe de Cairns et politique publique (discussion)

HERREN Hans, Millennium Institute, Washington DC, VP de l’IAASTD : Agricultures et alimentations dans un monde globalisé : contribution à la controverse publique de St Lô

MORMONT Marc, Université de Liège : Discussion et commnetaires sur l’agriculture et les pays en croissance

MOYANO Eduardo, CSIC, Espagne : Recompositions de la place de l’agriculture dans les agendas économiques et politiques (discussion)

PETIT Michel, IAM.M : Les grandes “commodities”, transformations et régulation des marchés, négociations internationales, stratégies des firmes et coopératives, conséquences sur les agricultures du monde . Proposition de cadrage

SABOURIN Éric, Cirad : Un regard de la sociologie et de l’économie anthropologique sur l’agriculture mondiale (discussion)